dimanche 13 septembre 2009

Bonus, banques et traders

On en a tant parlé: la presse, nos dirigeants, des chefs d'entreprise...
L'opinion s'en est tant émue.
Et pourtant, je n'ai pas l'impression que le débat sur les bonus ait avancé.

Tout d'abord, les bonus, a quoi ça sert?

- A inciter celui qui est éligible à un bonus à produire plus en lui promettant une augmentation de ses revenus en fonction de ses résultats

- A s'aligner sur les pratiques de la concurrence. En ce qui concerne les banques, il s'agit avant tout, dans certains secteurs, du suivi de pratiques de marché instaurées, le plus souvent, par les banques anglo-saxonnes. Au début de ma carrière dans la banque, il y a 18 ans, il n'y avait quasiment pas de bonus dans nos activités. Aujourd'hui, le bonus représente jusqu'à 50% de la rémunération annuelle, autant que la rémunération fixe.

- De plus en plus, à attirer les meilleurs sur des activités très lucratives. Les banques, comme toute entreprise, sont toujours à la recherche de vecteurs de croissance et de génération de revenus. Elles ont évolué des activités de détails (à la clientèle), vers les activités de gros (aux entreprises), vers les activités de marchés de capitaux qui comprennent des activités de service (placement de dettes obligataires, actions...), des activités dérivés (de taux, de devises, d'actions...) et des activités de dettes structurées (CLO, CDO,...). Toujours avec un seul objectif: augmenter les revenues. Il s'avère que ces dernières activités paraissaient particulièrement juteuses: dans de nombreux cas, les comptables et régulateurs bancaires permettaient de comptabiliser tout de suite les résultats de certaines opérations dont la rentrée réelle d'argent peut s'opérer sur plusieurs années, même si ces rentrées d'argent sont soumises à des aléas avec risques de perte.



Comment sont déterminés les bonus?

Par la direction, selon des méthodes plus ou moins claires. Normalement, indexés en fonction des résultats, c'est-à-dire des revenus générés par une activité, les bonus sont attribués sous la forme d'une enveloppe pour un chef de service qui la redistribue aux membres de son équipe.



Quelques commentaires:
- le paiement de bonus est une pratique courante et intégrale à certaines activités et fait part d'un processus compétitif pour recruter certains talents. Annoncer que l'on ne paye pas de bonus comme pratique de rémunération signifie tout simplement s'interdire de recruter.
- les bonus sont parfois garantis, mais rarement plus d'une voire deux années. Quand les bonus sont garantis, c'est généralement dans le cadre d'une nouvelle embauche, pour attirer une personne que la banque veut absolument recruter. Pour l'immense majorité, ceux qui ne changent pas d'employeur, le bonus reste un élément variable avec un certains degrés de volatilité.



Ou sont les problèmes?

- Les bonus ont, petit-à-petit, pris un rôle à part entière dans la rémunération de certains employés. Dis différemment, de plus en plus la partie fixe des salaires n'évolue pas et se trouve au fil des ans particulièrement faible par rapport à d'autres secteurs d'activités. Cette pratique est acceptée par les employés qui s'attendent à recevoir un bonus. La rémunération de base, fixe, en valeur constante, s'amenuise au fil des ans en échange de quoi, la part variable augmente sans que pour autant la rémunération totale ne progresse.
Certaines banques, qui ont compris, sous la pression médiatique ou politique, que l'avenir du bonus, comme instrument de rémunération, est menacé, mais qu'il faut néanmoins maintenir, pour ses bons employés, une base de salaire "assurée" minimum. Par conséquent, ces banques revoient les salaires de certains de leurs employés à la hausse avec des augmentations allant de 20% à plus de 100%.


- Du fait de son rôle de base de complément nécessaire du salaire fixe, le bonus est devenu un élément attendu, quasi-obligatoire. Certes, le montant évolue mais généralement un niveau minimum est attendu par l'employé. Même pendant une mauvaise année, le bonus est payé pour assurer un salaire minimum décent, d'où le choc de l'opinion lorsqu'elle apprend que même en période de crise, les banques payent des bonus.
Il faut rendre au bonus son vrai caractère incitatif et revoir les salaires fixes en conséquence.


- La pratique d'allocation des bonus est opaque. Les règles sont rarement précises et même s'il y a formule, les données de calculs des bonus sont souvent sujet à debat. Il faut systématiquement une méthode de calcul claire, cohérente et validée entre la direction et les employés.

- Les bonus ne sont pas déterminés par les traders, ou les employés de banques: ils sont déterminés par les directions. Arrêtons de pointer du doigt vers les traders. Ils ne sont que les bras armés des dirigeants des banques qui leur font miroiter de plus gros bonus en échange de plus gros résultats, même fictifs ou potentiels, tout cela validé par les organismes régulateurs des banques. Les traders ne sont guère plus que des négociants qui jouent avec des sommes considérables qui leur sont mises à disposition par les banques. Il incombe aux banques de mettre en place des systèmes de contrôle adéquats et aux régulateurs de vérifier l'application de ces contrôles. Sans vouloir polémiquer, Kerviel ne peut être le seul responsable de la perte de trading. Sa direction et son encadrement ont leur part de responsabilité dans leur mise à disposition des sommes avec lesquelles Kerviel a fait ses opérations mais aussi quant au contrôle (ou leur absence) de ses opérations.



Il faut remettre le système à plat: 

1. à commencer par les règles comptables internationales: les banques ne peuvent plus comptabiliser immédiatement les résultats futurs. Ces résultats doivent être étalés dans le temps en fonction des vraies entrées d'argent. Par la même, les banques seront équipées pour mesurer la vraie valeur créée par leur opérations plutôt que de ne mesurer que des créations potentielles de valeur.

2. certaines opérations doivent faire l'objet de prises de provisions systématiques, pour anticiper sur les risques potentiels des opérations, ce qui nécessitera plus de fonds propres.

3. le régulateur, qui a soit fermé les yeux sur ces pratiques, soit est tout simplement passé à coté des problèmes, doit revoir sa copie et s'assurer de la mise en place de ces nouvelles normes.

4. les hedges funds doivent être encadrés, sinon, les banques feront évoluer certaines de leurs opérations vers des hedges funds qu'elles créeront ou qu'elles recruteront.

5. ces pratiques doivent s'instaurer à un niveau mondial, afin de s'assurer d'une concurrence équitable. Un pays qui impose seul des mesures contraignantes met l'ensemble de son système bancaire en état sous-competitif.



Il ne s'agit pas simplement de se cacher dernière la vitrine sensationnaliste qu'offrent les bonus. Il faut revoir de fonds en comble un système qui a mal évolué.

L'ironie c'est que le bonus représente une vraie distribution de création de valeur aux employés, aux travailleurs qui ont créés cette valeur, plutôt qu'une distribution de la création de valeur au capital, c'est-à-dire aux actionnaires.